Freud, Lacan et Wittgenstein ont fait preuve d’une attention remarquable à l’égard du langage ordinaire : de façons certes différentes, ils ont été particulièrement sensibles à la diversité de ses usages, à la signification de ses déraillements et à leurs conséquences en termes cliniques. Ils reviennent d’ailleurs chacun avec insistance sur l’idée que nous ne disposons d’aucun autre matériau que la parole vive, celle du langage que nous utilisons chaque jour, pour révéler les inquiétudes et les puzzles que nous portons.
Wittgenstein définit, contre la tradition, la pratique philosophique comme une activité, plutôt qu’un corps de doctrines ou de thèses, dont l’enjeu tient dans la disparition, voire l’éradication du problème posé. La philosophie est entendue par lui comme l’activité qui permet la solution de problèmes qui nous tourmentent et nous travaillent, et qui pourtant sont suscités par des formes de langage qui ne travaillent plus, ou encore qui tournent à vide. Il ne propose donc pas un discours de la méthode, mais « des méthodes comme autant de thérapies différentes » (Recherches philosophiques, §133) qui permettent d’identifier des semblants d’usage. Il souhaite montrer en quoi nous sommes affectés, voire obsédés, par certaines tournures langagières récurrentes et symptomatiques, dont la mise en relief via leur description devrait nous permettre de nous défaire. Pour autant, isoler les non-sens ne revient pas pour lui à les rejeter : l’enjeu du travail philosophique est plutôt d’arriver à décrire avec suffisamment de minutie ces obsessions, à « s’immerger dans la boue du problème » (Cours de Cambridge, 1934) pour s’en extraire.
Cet intérêt descriptif pour les achoppements et les embarras du langage s’avère de grande valeur pour notre psychopathologie, et nous montrerons le parti que nous pouvons en tirer aujourd’hui. Wittgenstein a d’ailleurs été attentif à certains aspects des travaux de Freud, dont il était le contemporain à Vienne. Et il a consacré bon nombre de ses remarques à creuser les parentés et les divergences entre la méthode qu’il mettait sur pied et le travail d’interprétation de Freud.
On sait comment Freud est parti aussi des achoppements et des étrangetés de la parole, prenant au sérieux ce que les idéaux scientifiques de son temps laissaient de côté, ou n’envisageaient que comme déviances ou aberration: les actes manqués, les rêves, les symptômes notamment. Ce matériel, la psychanalyse invite à le déchiffrer, allant jusqu’à y situer les enjeux, pour chacun, d’une responsabilité singulière.
Lacan a donné à cette responsabilité un accent particulièrement vif, en rappelant notamment l’attention des psychanalystes sur la distinction entre énoncé et énonciation, et en soulignant l’importance pratique et théorique de la division et des embarras qui en découlent, pour chacun. Il l’a fait d’ailleurs au moment où la psychanalyse risquait de se refermer sur un recueil d’énoncés figés dans un sens quasi religieux.
Si nous rapprochons donc ainsi Freud, Lacan et Wittgenstein, c’est à partir de leur commune attention pour les aspects cliniques et éthiques de notre rapport au langage. Il est courant, pour des raisons évidentes, d’associer les noms de Freud et de Lacan. En ajoutant ici Wittgenstein, nous souhaitons favoriser un exercice de lectures comparées propre à éclairer, voire à déplacer, les repères habituels de notre psychopathologie.
Un bref choix de textes de Wittgenstein servira aux étudiants de livre-compagnon pour cette journée et les conférences qui la prépareront.
"Au lieu de soi : une introduction à la pensée de Wittgenstein à partir de ses remarques sur l’identité personnelle" – Élise Marrou
Conférence du 1er octobre 2011 Elise Marrou
Grande conférence le jeudi 15 mars à 21h
4ème Journée de l'école, samedi 17 mars, amphi. Charcot
Les 4 grandes conférences cette année à l'Ecole